THE BATTERED ORNAMENTS l MANTLE-PIECE l 1969



Stakhanoviste du cachet qu'un jugement hâtif ferait passer pour un putain d'opportuniste dégueulant d'avarice, Chris Spedding a su, malgré son physique de guitariste, faire de son jeu versatile un modèle qui lui permis de ne jamais s'emmerder en studio. 

Une démarche approuvée par ses proches (sauf Pete Brown, pour qui la nuance n'apparaît pas comme une priorité), farouches ascétes déterminés à sculpter un son à l'extrême lisibilité. Un groupe également amateur de contradiction, qui revendique une instabilité constante, pour mieux nous surprendre dans leur routine renouvelée. Un album-aimant qu'on souhaiterait protéger, pour ne pas le voir se faire sacrifier sur l'autel de la dissection. Car à trop l'analyser, on risquerait à l'évidence de lui reprocher beaucoup. On s'attacherait mécaniquement à dénoncer ses errances superflues en dévoilant froidement ses failles. Ainsi, on briserait ce qui en fait le charme. Par objectivité, on n'oserait prendre partie. Par peur de l'échec, sans doute.

Avant même de poursuivre, les maniaques du dénigrement instinctif peuvent en effet regretter ce chant tellement intelligible que l'on croit apprendre l'anglais avec Victor (label Assimil). Mais passé cette coquetterie, qui ose encore nier l'implacable netteté de ce groove épuré où les coulures de basse qu'enrobent les caresses de Chris, à peine perturbées par les touches chirurgicales d'un piano sporadique, subissent l'estocade acérée du plectre-caméléon qui glisse ? (Sunshades)

Il est tellement aisé de dénoncer l'easy beat casse-gueule de Late Into The Night, tellement jouissif de glousser à l'écoute d'un ténor qui s'époumone. Mais paradoxalement, et donc comme toujours, c'est ici dans l'abnégation du démembrement into pieces que le sens se fait. Dans cette alternance progressivement mêlée de choeurs esseulés, de basse bloquée, de ténor obsessionnel et de silences inspirés qu'avalent la cascade paisible d'un conga à la peau détendue. L'essence du moment, le plaisir de l'oisiveté, l'amnésie de l'ennui, la réthorique de l'analphabète. Car ce n'est qu'en oubliant les harmonies vocales discutables d'un refrain prévisible  que l'on admirera la slide sans expectations de ces couplets à l'évidence pleine (Then I Must Go), conclus par un Richie Havens sans micro.

Ne blâmons pas les rares mythomanes qui osent encore prétendre ne pas avoir hurlé de peur à l'écoute du soprano incongru. Il nous faut les comprendre, les convaincre. Leur scander sans relâche que c'est ici, sur cette basse asséchée à la course avortée que le beatteur aère, que le vide remplit. Que sur cet orgue plein, la voix s'affute, que de ces sursauts tranchants naîtront les générations futures (The Crosswords and The Safety Pin). Laissons aux encyclopédistes le soin de dénoncer les emprunts accessoires à Uncle Meat pour se focaliser sur les envolées saziennes (Abdul Malek) d'un riff monopolistique (Staggered). Et si la précarité d'un métronome au son mal léché (sax-kazoo ramolli à la Chris Wood) peut légitimement éreinter, elle ne saurait vicier la grâce d'une composition universelle, y compris pour les métallos (Twisted Track).

Mais cessons de vilipender et admettons qu'à la frontière entre l'ascèse et le foutage de gueule, Roger Butch, jusqu'ici irréprochable, a choisi son camp, le second (Smoke Rings). Car même sans sonotone, ce remake de Tonites Lets All Make Love In London traduit, malgré le featuring de Coryell à la Wha, un premier essoufflement, signe avant-coureur d'un A.V.C. précipité (Take Me Now).

Une issue tragique, miraculeusement sauvée par la pose d'un stent salutaire (My Love's Gone Far Away), aux reflets d'argent de ce bottleneck so guilmourish qu'irrigue le Jardim eletrico, testament définitif d'une oeuvre polymorphe, disions-nous.

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